«Il faut trouver comment cultiver l’entendement et le discernement. »

Un entretien sur la science et ses limites, sur la communication et l’art de la pondération. Retour sur cette «année COVID» avec Gerd Folkers, président sortant du Conseil suisse de la science (CSS), et Sabine Süsstrunk, qui lui a succédé dès cette année.

L’entretien a été réalisé par This Rutishauser, kontextlabor.ch. Il figurera dans le rapport annuel 2020 du CSS.

En cette année de pandémie de Covid-19, la société et les milieux politiques, mais aussi le monde de la science ont dû faire face à des défis majeurs inédits. Mme Süsstrunk, que vous inspire 2020?

Sabine Süsstrunk: Les choses ne se passent jamais comme prévu. D’un point de vue scientifique, la dimension aléatoire d’une telle vague de contamination, le poids du hasard et le rôle majeur du comportement de la population dans le processus de propagation sont véritablement passionnants. Je suis désormais beaucoup plus prudente en matière de pronostics.

 

Et vous, M. Folkers?

Gerd Folkers: Dans ma situation privilégiée de retraité, j’ai vécu la quarantaine comme un luxe. Il n’en reste pas moins que je trouve dans ma boîte aux lettres des prospectus inquiétants, appelant à s’opposer activement aux mesures du gouvernement. Je suis préoccupé par les contre-vérités, les pseudo-faits qu’ils contiennent. Je me dis qu’il y a eu des manquements dans notre système de formation, que nos efforts pour développer un questionnement critique sur les faits n’ont pas toujours porté leurs fruits. Cette crise montre que du travail reste à faire.

 

Quelle est la place de la crise du coronavirus dans les activités du Conseil suisse de la science?

Gerd Folkers: En notre qualité de conseil scientifique, notre mission consiste à penser à moyen et long termes, à réfléchir et à mettre en perspective, à soumettre des propositions. La mission du CSS sera d’analyser la portée du Covid-19 et des multiples crises qui y sont liées, puis d’en tirer des enseignements. Cela signifie aussi qu’il nous faudra peut-être revoir notre préparation à de telles éventualités ainsi que notre perception des choses. En phase aiguë, c’est une Task Force scientifique qui conseille les politiques et la population. Son rôle est bien distinct du nôtre.

 

Que pensez-vous de l’action de cette Task Force, Mme Süsstrunk ?

Sabine Süsstrunk: La Task Force accomplit un travail admirable pour faire le point sur l’état des connaissances scientifiques. Mais comme nous l’avons vu, ce qui est vrai aujourd’hui ne l’est plus nécessairement demain, chose que le grand public a naturellement du mal à comprendre. Le CSS peine lui aussi à communiquer sur des niveaux de connaissances souvent très disparates. Les enseignements à tirer des événements disruptifs – qui peuvent être aussi bien un tremblement de terre qu’un accident nucléaire – figurent d’ores et déjà dans notre programme de travail. Il s’agit de réfléchir à la manière de transmettre au monde politique et à la société notre savoir, mais aussi nos incertitudes.

 

Que retenez-vous de l’année 2020?

Sabine Süsstrunk: La réponse politique a été rapide, avec la mise sur pied d’une Task Force, qui a peut-être parfois été trop directe dans sa communication. Les milieux scientifiques ont fait preuve d’une grande réactivité. Les hautes écoles, la Confédération et le Fonds national suisse ont lancé sans tarder de nouveaux projets basés sur une recherche de haut niveau. Je retiendrai aussi que l’application SwissCovid a constitué un succès sur le plan technique pour notre pays. Grâce aux compétences présentes à l’EPFL et à l’EPFZ, il a été possible d’amener Apple et Google à autoriser une méthode assurant la sécurité des données individuelles.

Ce qui n’a pas fonctionné en revanche, c’est la gestion d’une société polarisée entre gagnants d’un côté et perdants de l’autre. Il y a à mon sens une corrélation –  non établie scientifiquement –  entre négationnistes du coronavirus et perdants de la crise du même nom, avec leur souhait de revenir à un passé meilleur. Mais il est impossible de revenir en arrière.

 

Et pour vous, M. Folkers?

Gerd Folkers: En psychologie existe ce que l’on appelle le biais rétrospectif, c’est‑à‑dire la propension de chacun à regarder en arrière en façonnant le monde à son gré. Si une idéologie s’avère un moyen de rendre le monde encore plus conforme à l’idée que l’on s’en fait, les gens se mettent à y adhérer. L’année 2020 m’a montré que, dans le domaine des sciences, se pose un problème de pertinence.

 

Qu’entendez-vous par là?

Gerd Folkers: La science est organisée selon un système de publication de tous les résultats. C’est seulement dans un deuxième temps que la pertinence de chaque parution est examinée. Il faut que le grand public le sache. Depuis 2000 ans, depuis Aristote, la science procède par tâtonnements, s’approchant étape par étape de l’objet étudié. Tout ce qui est publié ne peut donc pas avoir la même valeur. Mais je ne saurais pas dire dans quelle mesure la science peut et doit tirer des enseignements de cet état de fait.

 

Vous avez déclaré: «Les connaissances et l’éducation, de pair avec le savoir et la formation, doivent constituer les éléments fondamentaux de la place scientifique suisse afin de faire face aux exigences futures.» Les connaissances et l’éducation ont-elles en Suisse la place qu’elles méritent ?

Gerd Folkers: Malheureusement, je constate une tendance à l’accumulation de savoirs au détriment du savoir approfondi. Une tendance à l’utilitarisme, au consumérisme de la science. Pour moi, il y a un vrai danger si l’on se met à confondre travail de doctorat et job de laboratoire. La situation actuelle montre qu’il faut trouver comment cultiver l’entendement et le discernement.

 

M. Folkers, vous avez présidé le CSS ces cinq dernières années. Quel regard portez-vous sur cette période?

Gerd Folkers: Je crois que les mandats qui nous ont été confiés ont été menés à bien à la plus grande satisfaction de nos mandants. En témoignent les nombreux commentaires positifs et les multiples invitations à des manifestations et débats que nous recevons. Quant aux objectifs que nous nous étions nous-mêmes fixés, ils n’ont pas tous été atteints.

 

A quoi pensez-vous en particulier ?

Gerd Folkers: Nous avons trop peu exploité le potentiel unique du CSS pour tirer encore mieux parti de l’extraordinaire savoir interdisciplinaire que celui-ci rassemble. Avec le recul, il aurait fallu moins se concentrer sur le programme et privilégier davantage la discussion. Nos analyses et commentaires sur le message FRI 2021–2024[1], sur les technologies quantiques[2] ou encore sur les notions de santé et de maladie à l’ère du numérique[3] ont permis de se pencher sur des sujets importants et de partager nos conclusions avec les responsables concernés.

Sabine Süsstrunk: J’aimerais ajouter à ces exemples le rapport sur la sélectivité sociale[4]. Les recommandations qu’il contient sont fondées et formulées avec précision. De mon point de vue, elles alimentent le débat public de manière extrêmement pertinente.

 

Mme Süsstrunk, quels sont les défis et les opportunités auxquels vous serez particulièrement attentive en tant que présidente du CSS ?

Sabine Süsstrunk: L’importance du CSS est incontestée et son travail apprécié. En tant qu’organe consultatif indépendant, il est plus que jamais sollicité. L’évaluation du Fonds national suisse va certainement nous occuper largement ces prochains temps. Notre programme de travail a déjà été resserré, ce qui, dans les faits, nous donne plus de liberté pour les discussions. Ce que nous a montré cette année, c’est que nous pouvons communiquer de manière plus conviviale et accessible, sans pour autant perdre nos lecteurs très avertis des cercles politiques et administratifs. Le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation et le Conseil fédéral étudient minutieusement nos rapports. Il s’agit pour nous de manier l’art de la pondération pour distinguer l’important de ce qui l’est moins, de mettre en avant les thématiques majeures et de davantage communiquer sur ces sujets.

 

Vous avez déclaré: «La formation, la science et l’innovation entretiennent une relation symbiotique au cœur de notre système. Favoriser les interactions entre elles, c’est donner à notre société des clés pour avancer.» De quelle manière souhaitez-vous concrétiser cette formule ?

Sabine Süsstrunk: J’ai à cœur de rapprocher culture générale et recherche de pointe, mais aussi les acteurs de tous horizons pour tirer profit des synergies. Pour moi, tout doit être mis sur la table et débattu: ce qui marche le mieux peut être conservé, et pour le reste, il nous faut trouver ensemble des moyens de l’améliorer. C’est ainsi que le succès de notre système suisse sera toujours d’actualité dans dix ans, même si des personnes bien formées partent à l’étranger. Car au bout du compte, les interactions, y compris au niveau international, nous sont bénéfiques.

 

Mme Süsstrunk évoque ici la dimension internationale de la recherche et de la formation en Suisse.

Gerd Folkers: Sans attendre de la recherche monts et merveilles, il ne faut pas pour autant la considérer du seul point de vue des «immenses» dépenses publiques qu’elle représente. En Suisse, la science est organisée selon un système très libéral reposant sur des financements de base et une structure bottom-up, ce qui contribue largement à l’originalité des résultats de recherche. Dans les domaines tels que les technologies de l’information et les technologies quantiques, mais aussi dans bien des secteurs des sciences de l’ingénieur, nous sommes dans le peloton de tête. Comment, sinon, les chercheurs de l’EPFL pourraient-ils discuter d’égal à égal avec Apple et Google comme ils l’ont fait cette année ?

Je ne comprends pas pourquoi c’est seulement en football qu’on parle de ligue internationale. Les équipes de premier plan telles que le Bayern Munich, le Paris St-Germain ou Manchester United sont une référence dans le monde entier. La vision qu’a le grand public de la recherche est beaucoup plus étriquée.

Sabine Süsstrunk: C’est une bonne comparaison. Mais n’oublions pas qu’il n’y a pas que les grandes stars qui comptent. Les hautes écoles spécialisées sont très engagées à l’international. Dans le même temps, la Suisse bénéficie de sa proximité avec les PME locales, qui transforment le savoir importé en produits, produits qui sont exportés à leur tour. Tout est lié. C’est pourquoi il est important de rapprocher recherche et innovation.

 

Avez-vous un souhait pour 2021?

Sabine Süsstrunk: J’espère une collaboration saine et harmonieuse au sein et au-delà du CSS. Plus le monde se complexifie, plus il faut accorder d’importance à la formation, à la recherche et à l’innovation. Le CSS a l’importante mission d’introduire et d’approfondir les thèmes essentiels pour le moyen et long terme.

Gerd Folkers: J’aimerais que le Conseil fédéral appelle chaque semaine Sabine Süsstrunk et que la ligne directe soit utilisée dans les deux sens.

 

 

Information sur les participants à l’entretien

Gerd Folkers a présidé le Conseil suisse de la science de 2016 à 2020. Professeur ordinaire de chimie pharmaceutique à l’EPFZ de 1994 à 2018, il a dirigé de 2004 à 2015 le Collegium Helveticum, une institution créée conjointement par l’EPFZ et l’Université de Zurich.

Sabine Süsstrunk préside le Conseil suisse de la science depuis janvier 2021. Après des études en photographie scientifique, en publication électronique et en sciences informatiques, elle est devenue professeure au Laboratoire d’images et représentation visuelle de l’EPFL en 1999. De 2015 à 2020, elle a dirigé le Digital Humanities Institute du

Collège des humanités de l’EPFL.

 

 

Notes

1 Conseil suisse de la science (2019), Recommandations du Conseil suisse de la science CSS pour le message FRI 2021-2024. Analyse des objectifs et recommandations d’action à l’attention de la Confédération, Berne: CSS, https://wissenschaftsrat.ch/images/stories/pdf/de/Empfehlungen-des-SWR-fr-die-BFI-Botschaft-2021-2024.pdf

2 Conseil suisse de la science (2020), Livre blanc: Les technologies quantiques en Suisse. Réflexions et recommandations du Conseil suisse de la science CSS. Rapport de Cathal J. Mahon et du secrétariat du CSS. Analyse politique 1/2020, Berne: CSS, https://wissenschaftsrat.ch/images//stories/pdf/en/Policy-analysis_SSC_2020_White-Paper-QT.pdf

3 Conseil suisse de la science (2019), Les notions de santé et de maladie à l’ère du numérique. Analyse politique et recommandations du Conseil suisse de la science CSS. Analyse de concepts du Prof. Dominic Murphy, University of Sydney, mandatée par le CSS. Analyse politique 1/2019, Berne : CSS, https://wissenschaftsrat.ch/images/stories/pdf/fr/2019_03_SWR_Analyse-politique_Notions-of-health.pdf

4 Conseil suisse de la science (2018), Sélectivité sociale. Recommandations du Conseil suisse de la science CSS. Rapport d’experts de Rolf Becker et Jürg Schoch sur mandat du CSS. Analyse politique 3/2018, Berne: CSS, https://wissenschaftsrat.ch/images/stories/pdf/de/Politische_Analyse_SWR_3_2018_SozialeSelektivitaet_WEB.pdf